Déclaration de Doha : ce que change le Sommet mondial pour le développement social
Adoptée en novembre 2025, la Déclaration de Doha renouvelle l’engagement international contre la pauvreté, pour le travail décent et pour des sociétés plus inclusives. Trente ans après Copenhague, elle affirme surtout que le progrès social ne peut plus être attendu comme un simple effet de la croissance économique. Pour l’Association Mondiale pour le Développement (AMD), cette évolution replace la dignité, la sécurité économique et la participation de chacun parmi les critères essentiels du développement.
Doha renouvelle le contrat social international
Le deuxième Sommet mondial pour le développement social intervient trente ans après la rencontre de Copenhague de 1995. Adoptée sans vote le 4 novembre 2025 sous la résolution A/RES/80/5, la Déclaration politique de Doha maintient trois engagements historiques : éliminer la pauvreté, promouvoir le plein emploi productif et le travail décent, et favoriser l’intégration sociale.
Ces priorités restent les mêmes, mais le monde auquel elles s’appliquent a profondément changé. Les sociétés doivent désormais composer avec les effets du changement climatique, les déplacements de population, l’accélération numérique, l’intelligence artificielle, le vieillissement démographique, de nouvelles formes de précarité professionnelle et des fractures sociales qui traversent aussi bien les pays à faible revenu que les économies plus avancées. L’ONU présente précisément Doha comme une actualisation des engagements de Copenhague face à ces transformations.
Le bilan des trente dernières années confirme à la fois les progrès accomplis et leur fragilité. Près de 1,5 milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté depuis 1995, mais les écarts de revenus, l’insécurité économique et les privations multidimensionnelles restent considérables.
Doha ne propose donc pas une nouvelle définition du développement social. Le déplacement est ailleurs : les questions sociales ne doivent plus être traitées après les décisions économiques, comme un mécanisme de réparation. Elles doivent entrer dans la conception même des politiques publiques.
La protection sociale comme garantie contre les ruptures de parcours
La protection sociale occupe une place centrale dans la Déclaration. Près de deux milliards de personnes restent encore privées de couverture sociale, selon les données mises en avant lors du Sommet. Ce déficit signifie qu’une maladie, une perte d’emploi, un handicap, une naissance ou une crise économique peuvent rapidement déséquilibrer un ménage qui ne dispose d’aucun mécanisme de protection.
Cette réalité invite à dépasser une conception limitée de l’assistance. Une couverture sociale efficace intervient certes lorsque survient une difficulté, mais elle joue aussi un rôle préventif : elle évite qu’un accident de parcours ne se transforme en pauvreté durable.
Doha insiste ainsi sur des systèmes de protection plus universels, plus inclusifs et adaptés aux différentes étapes de l’existence. Cette logique englobe les enfants, les travailleurs, les personnes sans emploi, les aidants, les personnes âgées et celles confrontées à un handicap ou à une situation de dépendance. Le texte associe cette ambition à l’accès aux soins, à l’alimentation, au logement, à l’éducation et aux autres services indispensables à une vie digne.
La protection sociale acquiert alors une fonction plus large : sécuriser les parcours de vie. Elle contribue à préserver les acquis d’un ménage pendant une crise, à maintenir les enfants à l’école, à éviter le renoncement aux soins et à limiter les stratégies de survie qui appauvrissent durablement les familles.
La difficulté reste celle du financement et de l’extension effective de ces dispositifs, notamment dans les économies où le travail informel domine et où une grande partie de la population reste en dehors des mécanismes contributifs traditionnels.
Le travail décent au centre des transformations économiques
La question de l’emploi occupe une place tout aussi importante. Mais Doha ne réduit pas le progrès social au nombre de postes créés. La Déclaration rattache explicitement l’emploi à la rémunération, aux droits, à la protection, aux compétences et à l’égalité des possibilités.
Cette distinction est essentielle dans un contexte où l’économie informelle demeure massive et où les transformations technologiques modifient rapidement les métiers. Les plateformes numériques, l’automatisation et l’intelligence artificielle peuvent ouvrir de nouveaux débouchés, mais elles peuvent également accentuer la précarité ou rendre certaines compétences obsolètes.
Doha met donc davantage l’accent sur la qualité de l’emploi. Les messages officiels du Sommet appellent notamment à encourager la formalisation du travail informel, à développer les compétences, à anticiper les transitions liées à l’intelligence artificielle et à réduire les obstacles qui limitent encore l’accès des femmes et des jeunes au marché du travail.
Cette orientation rapproche les politiques sociales des politiques économiques. Une économie ne peut être considérée comme performante uniquement parce qu’elle produit davantage si les emplois créés maintiennent une partie des travailleurs dans l’insécurité, sans couverture sociale ni perspectives professionnelles.
Le travail décent devient ainsi un indicateur de la qualité de la transformation économique. Il ne s’agit plus seulement de créer une activité rémunérée, mais de permettre au travail d’offrir davantage de sécurité, d’autonomie et de possibilités d’évolution.
L’inclusion comme participation réelle à la vie sociale
Doha élargit également la compréhension de l’inclusion. Celle-ci ne se limite pas au fait de bénéficier d'un programme social. Elle renvoie à la possibilité de prendre part à la vie économique, éducative, numérique, culturelle et civique.
La Déclaration mentionne notamment les femmes, les jeunes, les personnes âgées, les personnes handicapées, les populations rurales et éloignées, les peuples autochtones ainsi que d’autres groupes confrontés à des obstacles particuliers. Elle demande que leur participation soit pleine, égale et significative.
Cette approche modifie le regard porté sur l’exclusion. Une personne peut ne pas être officiellement pauvre tout en restant éloignée de possibilités essentielles : formation, mobilité, emploi stable, services numériques, soins ou participation aux décisions. Les barrières physiques, économiques, technologiques ou institutionnelles peuvent ainsi limiter l’autonomie sans apparaître immédiatement dans les statistiques de revenu.
Le vieillissement illustre cette évolution. Les politiques destinées aux personnes âgées ne peuvent plus être pensées uniquement autour de la retraite. Elles concernent également l’accès aux soins, l’autonomie, le logement adapté, la lutte contre l’isolement et la possibilité de rester actif dans la société.
Les fractures numériques introduisent une autre forme de mise à l’écart. À mesure que les démarches administratives, l’éducation, les services financiers et les opportunités professionnelles migrent vers les outils numériques, l’absence de connexion, d’équipement ou de compétences devient un facteur supplémentaire d’inégalité.
L’inclusion sociale prend donc une signification plus exigeante : réduire les obstacles qui empêchent certaines personnes de participer pleinement à la société, plutôt que se limiter à corriger ponctuellement leurs difficultés.
Une nouvelle articulation entre économie et cohésion sociale
L’un des apports les plus structurants de Doha se trouve dans la relation établie entre politique économique et progrès social. La Déclaration considère le développement social comme indispensable à la paix, à la stabilité et à une croissance durable.
Cette affirmation remet en cause une séquence longtemps dominante : produire d’abord la richesse, puis corriger ensuite ses déséquilibres par la politique sociale.
L’investissement dans la santé réduit les ruptures d’activité et renforce le capital humain. L’éducation élargit les compétences disponibles. Une couverture sociale solide aide les familles à traverser les crises sans sacrifier leurs dépenses essentielles. Des emplois de meilleure qualité consolident les revenus et la sécurité économique.
Les choix économiques et sociaux se renforcent donc mutuellement lorsqu’ils sont pensés ensemble. À l’inverse, une croissance accompagnée d’inégalités élevées, de précarité ou d’une faible protection peut fragiliser le tissu social et rendre les progrès plus vulnérables aux crises.
Les orientations de Doha invitent ainsi à rapprocher davantage politiques macroéconomiques, emploi, protection sociale, égalité, numérique et transition environnementale. Le développement social cesse alors d’apparaître comme un secteur administratif parmi d’autres : il devient l’une des dimensions qui déterminent la solidité d’une trajectoire économique.
De la déclaration au suivi des transformations sociales
L’accord politique obtenu à Doha ouvre désormais une phase plus exigeante : celle des résultats. Les engagements devront être visibles dans les politiques nationales, les budgets, les dispositifs sociaux et les indicateurs suivis au fil des années.
Cette transition a déjà commencé. En février 2026, plus de 40 pays participaient aux travaux de la Commission du développement social consacrés à la traduction de la Déclaration de Doha en progrès tangibles pour les personnes et les communautés.
La question n’est donc plus uniquement de savoir combien de programmes sociaux sont créés. Il faudra observer si la couverture s’étend réellement, si la pauvreté recule dans ses différentes dimensions, si l’emploi informel diminue, si les écarts entre groupes sociaux se réduisent et si les personnes jusque-là marginalisées accèdent davantage aux possibilités offertes par leur société.
L’ONU a elle-même insisté, à la clôture du Sommet, sur le passage d’une logique d’identification des lacunes à une logique d’action fondée sur les solutions qui ont fait leurs preuves.
Doha sera donc jugée sur sa faculté à rapprocher les engagements internationaux des réalités sociales. La solidité du suivi, la disponibilité de données désagrégées et la continuité des politiques seront déterminantes pour savoir si les promesses adoptées produisent une évolution durable.
Faire de la cohésion sociale un critère du développement
La lecture portée par l’AMD conduit à considérer la cohésion sociale non comme un bénéfice secondaire de la prospérité, mais comme l’un de ses fondements. Une société dans laquelle chacun peut accéder aux services essentiels, disposer d’une protection face aux ruptures de parcours, exercer une activité digne et participer à la vie collective construit des bases plus solides pour son développement économique et institutionnel.
Doha invite ainsi à juger le progrès autrement que par les seuls agrégats économiques. La question devient aussi celle de la sécurité que les sociétés offrent à leurs membres, de la qualité des emplois créés, de l’ampleur des exclusions encore présentes et des possibilités réellement accessibles tout au long de la vie. C’est dans cette lecture du développement, centrée sur la dignité, l’autonomie et la cohésion, que l’AMD situe l’intérêt majeur de la Déclaration de Doha.
Morgan CHOKI