Engagement de Séville : les nouvelles règles du financement du développement
Adopté en 2025, l’Engagement de Séville cherche à répondre à une crise devenue structurelle du financement du développement : déficit massif de ressources, poids de la dette, coût élevé du capital et accès inégal aux financements. Pour l’Association Mondiale pour le Développement (AMD), l’enjeu est de faire du financement un levier réellement accessible, soutenable et orienté vers les priorités de développement des populations.
Une crise du financement devenue structurelle
Réunis à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025 lors de la quatrième Conférence internationale sur le financement du développement, les États ont adopté un cadre destiné à renouveler l’action engagée depuis le Consensus de Monterrey de 2002, la Déclaration de Doha de 2008 et le Programme d’action d’Addis-Abeba de 2015. L’Engagement de Séville ne remplace pas ces acquis : il les prolonge dans un environnement économique marqué par de nouvelles tensions sur la dette, l’investissement, l’aide internationale et les finances publiques.
L’ampleur du problème dépasse le seul déficit de financement des ODD. En 2026, les Nations Unies estimaient que trois milliards de personnes vivent dans des pays où les gouvernements consacrent davantage de ressources au paiement des intérêts de la dette qu’à la santé et à l’éducation réunies. L’aide publique au développement avait reculé en 2024 et les perspectives annonçaient une contraction supplémentaire. Dans le même temps, de nombreux pays restent confrontés à de faibles recettes publiques et à un coût d’emprunt supérieur à celui supporté par des économies plus solides.
Cette situation modifie la nature du débat. Mobiliser davantage d’argent demeure indispensable, mais cela ne suffit plus. Un financement coûteux, instable, difficilement accessible ou susceptible d’aggraver une dette déjà élevée peut limiter les capacités futures d’un pays autant qu’il répond à ses besoins immédiats.
Les « nouvelles règles » annoncées par Séville doivent donc être comprises comme un cadre politique renouvelé, et non comme un ensemble universel de normes juridiquement contraignantes. Elles introduisent surtout une manière différente d’aborder le financement : examiner simultanément les ressources nationales, la dette, l’aide, les banques multilatérales de développement, les capitaux privés et la gouvernance du système financier international.
Mobiliser les ressources sans dissocier financement et capacités nationales
Le premier niveau d’action se situe à l’intérieur des États. Des systèmes fiscaux efficaces permettent de financer durablement les politiques publiques et de réduire la dépendance à des ressources extérieures parfois volatiles. L’Engagement de Séville accorde donc une place importante à la mobilisation des recettes nationales, au renforcement des administrations fiscales et à la lutte contre les flux financiers illicites.
En 2026, les Nations Unies relevaient toutefois que 77 pays en développement restaient sous le seuil de 15 % de recettes fiscales rapportées au PIB identifié dans le cadre de Séville. Cette faiblesse limite les possibilités de financer régulièrement les écoles, les systèmes de santé, la protection sociale ou les infrastructures sans recourir davantage à l’endettement.
Le renforcement des ressources nationales ne peut néanmoins pas devenir un transfert de responsabilité vers les seuls pays en développement. Les différences de structures économiques, de capacités administratives et de bases fiscales sont considérables. À cela s’ajoutent des phénomènes qui exigent une coopération internationale, notamment l’évasion fiscale, les flux financiers transfrontaliers et certaines pratiques affectant la mobilisation des recettes.
Séville repose ainsi sur une combinaison : mieux mobiliser les ressources nationales tout en renforçant les financements internationaux, les banques multilatérales de développement et les partenariats capables de soutenir les investissements à long terme.
L’enjeu n’est pas seulement comptable. Une politique de mobilisation des ressources devient un instrument de développement lorsqu’elle permet à l’État de disposer d’une base financière suffisamment prévisible pour planifier ses investissements, maintenir les services essentiels et répondre aux crises sans remettre en cause en permanence ses priorités.
La dette ne doit plus réduire la capacité de financer le développement
La dette occupe une place déterminante dans l’Engagement de Séville. Emprunter peut être nécessaire pour construire une infrastructure, financer une transformation productive ou absorber un choc exceptionnel. Le problème apparaît lorsque le poids du remboursement réduit durablement les ressources disponibles pour investir dans le développement.
En octobre 2025, le Secrétaire général des Nations Unies estimait à 1 400 milliards de dollars par an le service de la dette supporté par les pays en développement. Séville cherche donc à intervenir à plusieurs niveaux : prévention des crises, baisse du coût de l’emprunt, amélioration des restructurations et évolution plus large de l’architecture internationale de la dette.
Plusieurs mécanismes permettent de comprendre concrètement cette orientation. Une clause de suspension du service de la dette peut, par exemple, permettre à un pays frappé par une catastrophe majeure de différer certains remboursements et de réorienter temporairement ses ressources vers l’urgence et la reconstruction. Les échanges de dette contre développement peuvent, sous certaines conditions, convertir une partie des obligations financières en investissements répondant à des priorités de développement.
La Plateforme d’action de Séville comprend à ce titre une alliance consacrée aux clauses de suspension, un mécanisme mondial pour les échanges de dette contre développement et un dispositif destiné à renforcer la voix des pays emprunteurs. Le Forum de Séville sur la dette, lancé en octobre 2025 avec l’appui de l’Espagne, de la CNUCED et du Département des affaires économiques et sociales de l’ONU, prolonge cette dynamique par un espace de dialogue consacré aux défis de la dette.
L’enjeu dépasse donc la soutenabilité financière au sens strict. Lorsque le paiement des intérêts entre directement en concurrence avec les budgets sociaux ou les investissements productifs, la dette devient une question de capacité de développement.
Capitaux publics et privés : choisir l’instrument adapté au besoin
Séville accorde également une place importante à la mobilisation des capitaux privés. Les ressources publiques internationales ne peuvent, à elles seules, répondre à l’ampleur des besoins d’investissement dans les infrastructures, l’énergie, le numérique, l’industrie ou l’adaptation climatique.
Les instruments de financement mixte, les garanties et les mécanismes de partage des risques peuvent contribuer à rendre possibles certains investissements que le secteur privé considérerait autrement comme trop risqués. Les banques multilatérales de développement jouent ici un rôle déterminant, notamment en réduisant certains risques et en facilitant les financements en monnaie locale. La Plateforme de Séville prévoit plusieurs initiatives dans ce domaine.
Mais la mobilisation du capital privé ne peut être considérée comme une solution universelle. Tous les besoins de développement ne sont pas immédiatement rentables au sens commercial. Une école rurale, un programme de vaccination, une politique de protection sociale ou certaines infrastructures d’assainissement peuvent avoir une rentabilité sociale et économique très élevée sans offrir un rendement financier suffisant à un investisseur privé.
L’Engagement de Séville reconnaît d’ailleurs que les financements mixtes doivent être appréciés non seulement selon les volumes mobilisés, mais aussi selon leur impact sur le développement, leur alignement sur les priorités nationales, leur transparence, leur additionnalité et la répartition équitable des risques et des bénéfices.
La question stratégique devient donc moins « public ou privé ? » que « quel financement pour quel besoin ? ». Les recettes fiscales, les financements concessionnels, les prêts des banques de développement, les investissements privés et les mécanismes mixtes remplissent des fonctions différentes. Leur efficacité dépend de leur combinaison et de leur adéquation avec la nature des projets à financer.
Une architecture financière appelée à mieux refléter les réalités du développement
L’Engagement de Séville ne limite pas la réforme au niveau des instruments financiers. Il pose également la question du fonctionnement du système international qui détermine l’accès à ces ressources.
Les pays en développement sont confrontés à des vulnérabilités qui ne sont pas toujours correctement reflétées par les indicateurs économiques traditionnels. Le niveau moyen de revenu d’un pays peut, par exemple, masquer une forte exposition climatique, une économie peu diversifiée, des besoins d’infrastructures importants ou une capacité réduite à absorber les chocs.
Séville encourage ainsi une approche dans laquelle les décisions de financement tiennent davantage compte des vulnérabilités et des priorités nationales. Le texte appelle également à renforcer la participation des pays en développement dans les institutions qui structurent l’architecture financière internationale. Le Secrétaire général a souligné à Séville la nécessité de leur donner une voix et une participation accrues dans ces institutions.
Cette question de gouvernance est fondamentale. Le financement du développement ne dépend pas uniquement du nombre de milliards disponibles ; il dépend également des critères qui déterminent leur attribution, du coût auquel ils sont accessibles, du calendrier de remboursement et de la capacité des pays concernés à orienter les ressources vers leurs propres priorités.
Une architecture financière véritablement favorable au développement devrait donc concilier mobilisation des capitaux et appropriation nationale. Elle doit permettre aux États de construire des stratégies de long terme plutôt que de multiplier des interventions fragmentées dictées par des opportunités financières ponctuelles.
De Séville aux résultats : une mise en œuvre désormais mesurable
L’une des caractéristiques de la conférence de 2025 a été de ne pas limiter son résultat à un document politique. La Plateforme d’action de Séville a été lancée avec 130 initiatives à fort impact destinées à commencer la mise en œuvre de l’Engagement. Elles couvrent notamment la mobilisation des recettes, le financement mixte, la gestion des risques de change, la dette, les financements en cas de crise et la réforme de l’architecture financière.
La phase suivante a commencé en 2026. La première Semaine du financement du développement organisée après Séville a permis d’examiner la progression de plusieurs engagements, tandis que les Nations Unies ont souligné que les difficultés de financement restaient particulièrement fortes dans les pays les plus vulnérables.
Le nombre d’initiatives lancées ne suffira toutefois pas à déterminer la réussite du nouveau cadre. Les résultats devront être appréciés à partir d’indicateurs plus substantiels : évolution du coût d’emprunt, capacité à prévenir et restructurer les crises de dette, augmentation des investissements productifs, amélioration de la mobilisation fiscale, accès aux financements concessionnels et meilleure orientation des ressources vers les priorités de développement.
C’est sur ces transformations que Séville sera véritablement évaluée. Une réforme du financement n’a de portée que si elle modifie les conditions dans lesquelles les pays peuvent effectivement investir dans leur avenir.
Financer le développement à partir des besoins réels des populations
Dans la vision portée par l’AMD, les mécanismes financiers ne constituent jamais une finalité. Leur pertinence dépend de ce qu’ils permettent de construire : des services publics accessibles, des infrastructures durables, des emplois, des systèmes éducatifs et sanitaires plus solides, des capacités productives et une meilleure résilience face aux crises. L’Engagement de Séville peut contribuer à cette dynamique s’il permet d’orienter davantage les ressources vers les priorités qui produisent une amélioration durable des conditions de vie.
Cette approche suppose également que le financement soit accessible, soutenable et suffisamment adapté aux choix de développement des pays concernés. Accroître les flux financiers tout en réduisant les marges de décision nationales ou en créant de nouvelles vulnérabilités ne constituerait pas un progrès durable. Pour l’AMD, la qualité d’un partenariat financier se mesure donc autant aux ressources mobilisées qu’à la capacité qu’il donne aux États et aux sociétés de construire leurs propres trajectoires de développement.
Morgan CHOKI