« Ne laisser personne de côté » : le principe clé des ODD expliqué
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« Ne laisser personne de côté » : le principe clé des ODD expliqué

 

« Ne laisser personne de côté » constitue l’une des promesses fondamentales de l’Agenda 2030. Elle signifie qu’une progression nationale ne peut être jugée suffisante lorsque certaines personnes restent durablement privées des services, des droits ou des possibilités auxquels d’autres accèdent. Pour l’Association Mondiale pour le Développement (AMD), ce principe invite à mesurer le progrès non seulement par ce qui avance, mais aussi par les écarts qui subsistent et par ceux qu’ils continuent d’affecter.

Une promesse d’universalité qui oblige à regarder les écarts

En adoptant l’Agenda 2030, les États se sont engagés à réaliser les Objectifs de développement durable pour tous et à accorder une attention particulière aux personnes les plus éloignées des progrès. Le Groupe des Nations Unies pour le développement durable qualifie « Ne laisser personne de côté » de promesse centrale et transformatrice de l’Agenda 2030. Elle est complétée par une exigence plus précise encore : atteindre en premier ceux qui sont les plus en retard.

Cette orientation dépasse largement la lutte contre la pauvreté monétaire. Une personne peut être exclue en raison de son lieu de résidence, de son handicap, de son âge, de son sexe, de sa situation économique, de son statut migratoire ou encore d’une discrimination. Plusieurs de ces facteurs peuvent également se combiner.

Le principe introduit donc une différence majeure dans l’évaluation des politiques publiques. Il ne suffit plus de savoir si un indicateur national s’améliore. Il faut déterminer qui bénéficie de cette amélioration, à quel rythme et qui reste en retrait.

Une hausse du taux moyen de scolarisation, par exemple, peut masquer une fréquentation beaucoup plus faible des enfants handicapés ou de certaines populations rurales. Une progression nationale de l’accès aux soins peut coexister avec des difficultés persistantes pour les femmes vivant loin des structures sanitaires. Derrière une même moyenne peuvent donc exister des réalités profondément différentes.

« Ne laisser personne de côté » oblige ainsi à passer d’une logique de progrès général à une logique de réduction des écarts.

Les moyennes nationales peuvent masquer des inégalités persistantes

Les données mondiales montrent pourquoi cette lecture est nécessaire. Selon le Rapport sur les ODD 2026, près d’une personne sur cinq déclare avoir subi une discrimination au cours des douze mois précédents. Les personnes handicapées supportent la charge la plus élevée, avec des taux pouvant être deux à trois fois supérieurs à ceux observés dans l’ensemble de la population. Les personnes pauvres ou faiblement scolarisées signalent également davantage de discriminations.

Les écarts apparaissent tout aussi fortement dans l’accès aux services essentiels. En matière de santé maternelle, environ 260 000 femmes sont mortes en 2023 de causes liées à la grossesse. L’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud concentraient à elles seules 87 % de ces décès. Dans les pays à faible revenu, le ratio de mortalité maternelle atteignait 346 décès pour 100 000 naissances vivantes, contre 10 dans les pays à revenu élevé.

Ces différences sont importantes parce qu’elles montrent qu’un progrès mondial peut être réel sans être également partagé. Le nombre de décès maternels peut diminuer tout en restant extrêmement élevé dans certaines régions. L’accès à un service peut progresser au niveau national tout en laissant des poches d’exclusion importantes.

Les inégalités ne concernent donc pas uniquement la distance entre pays riches et pauvres. Elles traversent également les territoires et les groupes sociaux à l’intérieur d’un même État.

Cette réalité change la manière dont une politique doit être appréciée. Le taux de couverture général reste utile, mais il ne suffit pas. Une politique véritablement inclusive doit aussi réduire la distance séparant ceux qui bénéficient le plus facilement d’un service de ceux qui rencontrent les obstacles les plus importants pour y accéder.

Les désavantages se cumulent souvent autour des mêmes personnes

Les exclusions fonctionnent rarement de manière isolée. Les individus peuvent cumuler plusieurs difficultés qui, prises ensemble, renforcent considérablement leur éloignement des services ou des possibilités économiques.

Une femme vivant dans une zone rurale peut devoir composer à la fois avec l’éloignement d’un centre de santé, le coût du transport et des normes sociales limitant son autonomie. Un jeune déplacé par un conflit peut perdre simultanément son accès à l’école, son réseau familial, ses documents administratifs et ses perspectives professionnelles. Une personne handicapée issue d’un ménage pauvre peut rencontrer des obstacles financiers, physiques et sociaux qui se renforcent les uns les autres.

Cette accumulation explique pourquoi une mesure théoriquement ouverte à tous ne produit pas nécessairement les mêmes effets pour tous.

Une école gratuite reste difficilement accessible lorsqu’elle se situe trop loin, n’est pas adaptée à certains handicaps ou lorsque le coût indirect du transport demeure trop élevé. Un service administratif numérisé peut simplifier les démarches pour une partie de la population tout en créant une difficulté supplémentaire pour les personnes privées de connexion ou de compétences numériques.

L’approche des Nations Unies recommande donc d’identifier non seulement qui reste en retrait, mais également les raisons de cette situation : discrimination, géographie, conditions socio-économiques, gouvernance, exposition aux crises ou combinaison de plusieurs facteurs.

Cette lecture empêche d’appliquer mécaniquement une solution identique à des obstacles différents. Elle pousse au contraire les autorités à comprendre ce qui empêche réellement un groupe d’accéder à un service avant de choisir l’instrument approprié.

Rendre visibles les écarts grâce à des données plus précises

Une difficulté majeure apparaît immédiatement : il est impossible de corriger une inégalité que les statistiques ne permettent pas de voir.

La décennie de suivi des ODD a considérablement élargi la base statistique internationale. Le nombre d’indicateurs disposant de données dans la base mondiale est passé de 115 en 2016 à 233 en 2026, et le volume des enregistrements a augmenté d’environ 330 000 à 3,2 millions. Cette progression a renforcé la possibilité de suivre de nombreux domaines du développement.

Mais les lacunes persistent lorsqu’il s’agit de distinguer les situations à l’intérieur des populations. De nombreux pays rencontrent encore des difficultés pour ventiler leurs statistiques selon le revenu, le handicap, le niveau d’éducation, le statut migratoire ou d’autres caractéristiques. Pour les données relatives à la discrimination, moins de la moitié des pays fournissent certaines ventilations essentielles.

L’enjeu est considérable. Lorsqu’un groupe apparaît mal ou pas du tout dans les données, ses difficultés peuvent également être sous-estimées dans la planification publique.

La statistique devient donc ici un instrument d’équité. Elle permet de repérer des écarts qui disparaissent dans les moyennes, d’orienter les ressources et de vérifier si une intervention profite effectivement aux personnes qu’elle devait atteindre.

Cette recherche de précision doit toutefois préserver les droits des individus. Les Nations Unies associent les données utilisées dans le cadre de « Ne laisser personne de côté » à des principes de participation, d’auto-identification, de transparence, de confidentialité et de responsabilité.

Le défi n’est donc pas simplement de collecter davantage de données, mais de disposer d’informations suffisamment fiables et détaillées pour éclairer les décisions sans fragiliser les personnes qu’elles décrivent.

Atteindre les plus éloignés en premier change les priorités publiques

La portée la plus concrète du principe apparaît au moment de décider où affecter les ressources.

Une politique fondée exclusivement sur le nombre de bénéficiaires peut être tentée de commencer par les personnes les plus faciles et les moins coûteuses à atteindre. Une logique de « priorité aux plus éloignés » peut au contraire justifier davantage d’efforts pour des villages isolés, des personnes handicapées, des ménages extrêmement pauvres ou des communautés insuffisamment desservies.

Ce choix peut modifier la conception même d’un programme. Il peut conduire à rapprocher un service sanitaire des zones éloignées, adapter physiquement des établissements, financer le transport scolaire, traduire une information dans plusieurs langues ou compléter une mesure universelle par un soutien destiné à ceux qui rencontrent une barrière particulière.

L’égalité de traitement ne signifie donc pas nécessairement offrir exactement la même réponse à chaque personne. Lorsque les obstacles sont différents, parvenir à un accès comparable peut nécessiter des moyens différents.

Cette approche conserve toute son actualité à quatre ans de l’échéance de l’Agenda 2030. La présidence de la 81e session de l’Assemblée générale a d’ailleurs élargi la formule à « No One Left Behind, No Country Left Out », en donnant une attention particulière aux pays les moins avancés, aux États en développement sans littoral, aux petits États insulaires et aux autres pays confrontés à des vulnérabilités particulières.

Le principe fonctionne ainsi à deux niveaux : aucune personne ne devrait être écartée des bénéfices du progrès, mais les contraintes particulières de certains pays ne doivent pas davantage être ignorées dans les mécanismes internationaux.

Faire de l’équité un critère de réussite des politiques

La lecture portée par l’AMD conduit à regarder au-delà du nombre total de bénéficiaires ou de la progression d’un indicateur moyen. Une politique gagne en pertinence lorsqu’elle identifie les barrières qui touchent les personnes les moins bien desservies, adapte ses réponses à ces réalités et vérifie si les écarts se réduisent effectivement. L’équité devient ainsi une manière d’apprécier la qualité de l’action engagée, et non un objectif supplémentaire placé à côté des autres.

« Ne laisser personne de côté » prend alors une signification très concrète : rendre visibles ceux que les moyennes effacent, comprendre ce qui limite leur accès et orienter les choix publics de façon à rapprocher progressivement les situations. Pour l’AMD, le progrès ne se lit donc pas uniquement dans l’amélioration générale d’une société, mais aussi dans sa faculté à faire reculer les distances qui séparent encore certains groupes des droits, des services et des possibilités accessibles aux autres.

 

Morgan CHOKI