Sans paix durable, le développement reste fragile
Les conflits ne détruisent pas seulement des vies et des infrastructures : ils affaiblissent les services publics, désorganisent les économies et réduisent durablement les capacités des sociétés à progresser. Lorsque l’insécurité persiste et que l’impunité fragilise les institutions, reconstruire ne suffit plus à garantir un avenir durable. À la 81ᵉ Assemblée générale des Nations Unies, une exigence s’affirme : protéger les populations, consolider la paix et préserver les conditions mêmes du développement.
Le renforcement de la paix et de la sécurité figure parmi les priorités annoncées pour cette 81e session. Cette ambition soulève une question qui traverse l’ensemble de l’Agenda 2030 : comment atteindre les objectifs de développement lorsque les conditions nécessaires à leur réalisation sont continuellement menacées ?
L’enjeu concerne autant les acquis à préserver que les possibilités d’avenir. Une société peut perdre ses infrastructures, mais aussi ses compétences, sa capacité à organiser les services publics et la confiance nécessaire à la vie collective. La paix protège les efforts de développement ; la sécurité permet leur mise en œuvre ; la justice contribue à leur légitimité.
Les conflits compromettent le développement bien au-delà des destructions
Des vies bouleversées, des services essentiels désorganisés
Les conséquences d’une attaque ne s’arrêtent pas au bâtiment détruit. Un réseau électrique endommagé peut interrompre le pompage de l’eau, le fonctionnement d’un hôpital et la conservation des aliments. Le départ des professionnels aggrave ces ruptures et complique le rétablissement des services.
Le Comité international de la Croix-Rouge souligne que ces effets se cumulent et peuvent se prolonger pendant des années, voire des décennies après les combats. Ils affectent la santé, les apprentissages et les moyens d’existence, bien au-delà des pertes immédiatement visibles.
L’insécurité transforme également les comportements quotidiens. Des familles renoncent à se déplacer, des enfants interrompent leur scolarité et des producteurs abandonnent leurs activités. Les violences sexuelles, les traumatismes et les séparations familiales ajoutent des besoins de protection et d’accompagnement auxquels des institutions affaiblies peinent à répondre.
Selon le HCR, 117,8 millions de personnes étaient déplacées de force à la fin de 2025, en raison des persécutions, des conflits, des violences, des violations des droits humains ou d’événements troublant gravement l’ordre public.
Ces déplacements engagent aussi les capacités des territoires d’accueil. Sans soutien suffisant aux écoles, aux soins, au logement et à l’eau, les besoins des nouveaux arrivants et ceux des communautés d’accueil risquent d’être mis en concurrence. La solidarité internationale doit permettre de répondre aux uns et aux autres.
Des économies et des territoires durablement fragilisés
La violence réduit la production, perturbe les échanges et décourage l’investissement. Lorsque les revenus et les recettes publiques diminuent, les États disposent de moins de moyens pour répondre à des besoins pourtant croissants.
Dans une analyse publiée en 2025, la Banque mondiale estime que les conflits de haute intensité sont généralement suivis, après cinq ans, d’un PIB par habitant inférieur d’environ 20 % aux projections établies avant le conflit. Cet écart révèle l’ampleur des possibilités économiques perdues.
Les dommages environnementaux prolongent cette fragilisation. La contamination des sols et de l’eau, la dégradation des écosystèmes et la destruction des équipements d’assainissement peuvent compromettre la santé, l’agriculture et l’habitabilité des territoires. Les analyses du Programme des Nations Unies pour l’environnement soulignent la nécessité d’intégrer ces conséquences au relèvement.
Les effets franchissent enfin les frontières : routes commerciales perturbées, approvisionnements incertains et besoins supplémentaires dans les pays voisins. Prévenir les conflits constitue ainsi un enjeu de développement régional autant qu’une responsabilité envers les populations directement touchées.
Une paix durable exige protection, justice et perspectives de développement
L’impunité affaiblit les institutions et prolonge les fractures
La cessation des combats ne suffit pas à rétablir une vie collective fondée sur la confiance. Des personnes peuvent rester privées de leurs terres, exposées aux menaces ou sans recours face aux violences subies.
L’impunité laisse alors subsister une incertitude fondamentale : les droits seront-ils effectivement protégés ? Elle peut favoriser la répétition des abus, renforcer les rapports de domination et éloigner les citoyens des institutions.
Le rapport mondial sur l’ODD 16, publié en septembre 2025 par le PNUD, l’ONUDC et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, souligne les liens entre faiblesse de l’État de droit, corruption, circulation illicite des armes et conflits.
Rendre la paix crédible suppose donc de rendre la justice accessible. Cela exige des enquêtes indépendantes, des procès équitables, la protection des victimes et des témoins, ainsi que des réparations adaptées. La reconnaissance des préjudices et les réformes institutionnelles doivent contribuer à prévenir leur répétition.
Cette exigence concerne également les institutions de sécurité. Leur efficacité doit s’accompagner du respect des droits et de mécanismes de contrôle : une autorité qui protège inspire une confiance que l’arbitraire ne peut établir.
Reconstruire les conditions d’un développement partagé
Le relèvement ne peut attendre une stabilité parfaite. Maintenir l’éducation, rétablir les soins, soutenir la production et réparer les réseaux essentiels permet de préserver des capacités indispensables à la sortie de crise.
Ces interventions doivent accompagner la recherche de solutions politiques, la médiation et la participation des populations. Elles doivent aussi éviter de reproduire les exclusions territoriales, économiques ou sociales qui peuvent alimenter les tensions. La pauvreté ne conduit pas mécaniquement à la violence ; des injustices persistantes peuvent toutefois fragiliser la cohésion collective.
Pour l’Association Mondiale pour le Développement, cette approche implique de relier la protection des personnes à leurs possibilités d’apprendre, de travailler, de participer et d’exercer leurs droits. L’emploi des jeunes, l’autonomie économique des femmes, l’accès équitable aux services et la qualité de l’administration publique participent à cette reconstruction.
La lecture de l’AMD porte ainsi sur les conditions d’un développement à la fois possible, partagé et durable. Réhabiliter une école compte ; permettre aux enfants de la fréquenter en sécurité, avec des enseignants et des apprentissages de qualité, détermine sa contribution réelle.
Dans le cadre de la 81e Assemblée générale, cette cohérence doit guider la coopération entre États, institutions internationales et acteurs locaux. La protection humanitaire, le règlement politique des conflits, la justice et le développement appellent des responsabilités distinctes, mais des efforts coordonnés et soutenus dans la durée.
Faire de la paix une réalité durable exige que les décisions de sécurité et de coopération soient aussi appréciées à leurs effets sur les droits, les conditions de vie et l’avenir des populations.
Morgan CHOKI