Pauvreté dans le monde : des progrès inégaux face à des privations qui persistent
Pauvreté dans le monde : des progrès inégaux face à des privations qui persistent
La pauvreté recule sur plusieurs indicateurs, mais cette évolution reste trop lente et très inégalement répartie pour permettre d’envisager son élimination à l’horizon 2030. Les données mondiales montrent aussi qu’elle ne se résume pas au revenu : elle se manifeste par des privations qui affectent simultanément le logement, la santé, l’éducation, l’emploi et la protection sociale.
Une mesure nécessaire, mais qui ne suffit pas à décrire la pauvreté

La pauvreté extrême est généralement suivie à partir d’un seuil de revenu quotidien. Selon les estimations des Nations Unies pour 2026, environ 826 millions de personnes soit une personne sur dix vivent avec moins de 3 dollars par jour, en parité de pouvoir d’achat de 2021. Cette mesure permet de comparer les niveaux de vie entre pays en tenant compte des différences de prix, mais elle ne correspond pas à 3 dollars convertis au taux de change courant.
Ce seuil rend visibles les situations de privation matérielle extrême, sans restituer toute la diversité des conditions de vie. Une personne peut dépasser ce niveau de revenu tout en n’ayant pas accès à des soins abordables, à une eau potable sûre, à un logement convenable ou à un emploi stable. Inversement, des personnes vivant dans des pays où les prix et les systèmes de protection diffèrent peuvent connaître des réalités que la seule comparaison monétaire ne reflète pas complètement.
C’est pourquoi les indicateurs monétaires doivent être lus avec des mesures multidimensionnelles. L’Indice mondial de pauvreté multidimensionnelle évalue notamment les privations en matière de santé, d’éducation et de conditions de vie. Son actualisation de 2026, couvrant 108 pays et 6,3 milliards de personnes, estime que 1,2 milliard vivent dans une pauvreté multidimensionnelle aiguë. Ce chiffre n’est pas directement additionnable aux estimations fondées sur le revenu : les deux mesures portent sur des dimensions et des populations couvertes différentes. Ensemble, elles montrent toutefois qu’aucun indicateur unique ne suffit à rendre compte de l’ampleur du phénomène.
Des disparités régionales qui concentrent les situations les plus graves
Les moyennes mondiales masquent des écarts considérables. Les estimations de la Banque mondiale situent le taux mondial d’extrême pauvreté à 10,1 % en 2024, soit environ 824 millions de personnes, avec une légère baisse prévue ensuite. Mais cette amélioration globale ne se retrouve pas dans toutes les régions : l’Afrique subsaharienne conserve un taux élevé, tandis que la région regroupant le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Afghanistan et le Pakistan connaît une hausse de l’extrême pauvreté.
Les données des Nations Unies soulignent la même concentration géographique : 71 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté se trouvent en Afrique subsaharienne. Au rythme actuel, près de 9 % de la population mondiale pourrait encore vivre dans l’extrême pauvreté en 2030, et quatre personnes sur cinq concernées vivraient dans cette région ou dans des pays fragiles et touchés par des conflits. La réalisation de l’objectif d’élimination de la pauvreté dépend donc fortement de progrès dans les territoires où les crises, les faibles possibilités d’emploi et les capacités institutionnelles limitées se renforcent mutuellement.
Les disparités existent aussi à l’intérieur des pays. Selon l’indice multidimensionnel de 2026, plus de huit personnes pauvres sur dix vivent en milieu rural, et l’Afrique subsaharienne compte 616 millions de personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle, soit 51,4 % de sa population. Les enfants sont particulièrement exposés : ils représentent 51,5 % des personnes pauvres selon cet indice, et près d’un enfant sur trois vit dans la pauvreté multidimensionnelle. Ces écarts montrent que la pauvreté se concentre souvent là où l’accès aux services, aux infrastructures et aux possibilités économiques est le plus restreint.
Des avancées réelles, mais encore trop fragiles

Des progrès ont pourtant été réalisés. Parmi les 89 pays pour lesquels l’indice multidimensionnel dispose de données de tendance, 33 ont réduit de moitié leur valeur en moins de quinze ans. La couverture de la protection sociale a également progressé : en 2023, 52,4 % de la population mondiale bénéficiait d’au moins une prestation, contre 42,8 % en 2015. Ces résultats démontrent qu’une réduction importante des privations est possible lorsque les politiques publiques, les investissements et les dispositifs sociaux sont maintenus dans la durée.
Mais ces avancées restent insuffisantes au regard des besoins. En 2023, 3,8 milliards de personnes n’étaient couvertes par aucune prestation de protection sociale. La couverture variait fortement selon les groupes : les pensions atteignaient 79,6 % des personnes ayant dépassé l’âge de la retraite, tandis que seulement 16,7 % des personnes au chômage bénéficiaient d’une protection. Le progrès d’ensemble ne signifie donc pas que les groupes les plus exposés sont protégés de manière adéquate.
Les crises récentes ont aussi révélé la vulnérabilité des acquis. La pandémie a aggravé l’extrême pauvreté dans les régions les plus pauvres ; les conflits, les chocs climatiques et la hausse du coût de la vie continuent de fragiliser les revenus et l’accès aux biens essentiels. En parallèle, les financements extérieurs ciblant la réduction de la pauvreté ont reculé de 8,7 % entre 2023 et 2024, retrouvant leur niveau de 2015. Une baisse de ressources au moment où les besoins persistent peut compromettre la continuité des programmes sociaux et des investissements de développement.
La pauvreté persiste aussi dans le travail et l’accès aux droits
L’emploi est une voie essentielle pour améliorer les conditions de vie, mais il ne garantit pas à lui seul une sortie de la pauvreté. En 2025, 284 millions de personnes ayant un emploi vivaient dans l’extrême pauvreté, soit 7,9 % des travailleurs dans le monde. En Afrique subsaharienne et dans les pays les moins avancés, la proportion avoisinait 40 %. Les jeunes travailleurs sont particulièrement touchés : à l’échelle mondiale, les 15–24 ans ont plus de deux fois plus de risques que les adultes d’être pauvres malgré leur emploi.

La qualité de l’emploi compte donc autant que son existence. L’Organisation internationale du Travail estime que près de 300 millions de travailleurs restent dans l’extrême pauvreté et que 2,1 milliards exercent un emploi informel, souvent sans droits fondamentaux, protection sociale ni sécurité de revenu. Lorsque le travail est faiblement rémunéré, instable ou dépourvu de protection, il ne permet pas nécessairement d’accéder à un logement digne, de financer les soins ou d’assurer la scolarité des enfants.
Cette réalité relie directement la lutte contre la pauvreté à plusieurs dimensions du développement durable : l’emploi décent, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’accès universel aux services essentiels, la réduction des inégalités et la résilience face aux crises. Les politiques ne peuvent donc se limiter à soutenir les revenus après une crise. Elles doivent aussi agir sur les facteurs qui maintiennent les personnes dans la pauvreté : faibles rémunérations, précarité de l’emploi, inégalités territoriales, accès insuffisant aux services et exposition disproportionnée aux chocs.
Le regard de l’AMD : faire converger les réponses et mesurer leurs effets
Pour l’AMD, les données appellent une action qui relie les engagements de lutte contre la pauvreté aux changements vécus dans les communautés. Cela suppose de combiner des emplois décents, une protection sociale accessible, des services publics de qualité et des investissements adaptés aux réalités locales. Les priorités doivent tenir compte des disparités entre régions, entre villes et campagnes, ainsi que des besoins propres aux enfants, aux femmes, aux jeunes et aux personnes vivant dans des situations de vulnérabilité.
La progression ne peut être appréciée seulement à partir d’une baisse moyenne du nombre de personnes sous un seuil monétaire. Elle doit aussi se mesurer à la réduction des privations, à l’accès effectif aux droits et à la capacité des populations à résister aux crises sans retomber dans la pauvreté. Inscrire cette exigence au cœur des politiques de développement durable, c’est orienter les ressources vers les groupes et les territoires les plus laissés pour compte, puis vérifier que les résultats se traduisent concrètement dans leur quotidien.
Morgan CHOKI