Transition juste : définition et enjeux pour les pays en développement
Réduire les émissions, transformer les systèmes énergétiques ou adapter l’agriculture au changement climatique est devenu incontournable. Mais ces mutations touchent aussi les emplois, les revenus, les entreprises et les territoires. La transition devient « juste » lorsqu’elle permet d’avancer vers une économie plus durable sans faire supporter l’essentiel du coût à ceux qui disposent déjà des marges les plus faibles.
Transformer l’économie sans déplacer la facture sociale
Pour l’Organisation internationale du Travail (OIT), une transition juste doit permettre de saisir les possibilités économiques et sociales offertes par la transformation écologique tout en limitant ses conséquences négatives. Travail décent, protection sociale, droits au travail, compétences et dialogue social en constituent les principaux leviers.
Cette définition pose une distinction essentielle : une mesure favorable au climat n’est pas automatiquement socialement juste.
La fermeture d’une activité fortement polluante peut réduire les émissions tout en fragilisant une région qui en dépend. Une nouvelle norme énergétique peut stimuler l’innovation mais devenir difficilement supportable pour de petites entreprises. Une hausse du prix de l’énergie peut modifier les comportements tout en pesant davantage sur les ménages pauvres.
La justice se joue donc dans la manière d’organiser le changement.
Il ne s’agit pas de ralentir la transformation écologique, mais de l’anticiper : préparer les travailleurs aux nouveaux métiers, accompagner les entreprises, sécuriser les revenus lorsqu’une activité décline et associer les acteurs concernés aux choix qui modifieront leur avenir.
La transition juste porte ainsi autant sur la destination écologique que sur le chemin emprunté pour y parvenir.
Dans les pays en développement, transition signifie aussi adaptation et accès à l’énergie
Les pays en développement ne partent pas des mêmes conditions que les économies industrialisées.
Beaucoup doivent simultanément créer des emplois, développer leurs infrastructures, élargir l’accès à l’électricité, industrialiser leurs économies et faire face à des conséquences climatiques déjà visibles. Pour eux, la transition ne peut donc pas être réduite à la seule décarbonation.
Le programme de travail de la CCNUCC sur la transition juste reconnaît explicitement cette diversité. Il inclut l’énergie, l’emploi, la protection sociale, les priorités nationales de développement ainsi que l’adaptation et la résilience climatique.
Cette dimension est décisive.
Un agriculteur confronté à une sécheresse plus fréquente, un pêcheur dont les ressources diminuent ou un travailleur exposé à des températures extrêmes vit déjà les effets du changement climatique. Pour lui, une transition juste doit aussi permettre de préserver ou de reconstruire ses moyens d’existence.
L’accès à l’énergie pose une difficulté comparable. Dans les pays où une partie de la population reste mal desservie, l’enjeu ne consiste pas seulement à remplacer une source d’énergie par une autre. Il faut pouvoir étendre l’accès tout en construisant progressivement un système plus propre, fiable et abordable.
La transition juste doit donc concilier deux impératifs qui ne peuvent être opposés : réduire les risques environnementaux et répondre aux besoins légitimes de développement.
Emplois, compétences et protection : accompagner ceux que le changement déplace
La transformation écologique va créer certains métiers, en modifier beaucoup d’autres et réduire progressivement certaines activités.
Le risque apparaît lorsque le changement économique va plus vite que la capacité des personnes à s’y adapter.
Un travailleur peut avoir besoin d’une nouvelle qualification. Un petit producteur peut devoir modifier ses pratiques. Un entrepreneur peut être confronté à des équipements ou à des normes qu’il n’a pas les moyens d’adopter immédiatement.
La formation joue donc un rôle central, mais elle ne suffit pas.
Une période de reconversion peut entraîner une perte de revenu. Une région dépendante d’un seul secteur peut nécessiter de nouvelles activités économiques. Des travailleurs de l’économie informelle peuvent être affectés sans disposer d’assurance chômage, de contrat formel ou de dispositif classique de reclassement.
Cette réalité est particulièrement importante dans les pays en développement. Une transition pensée uniquement autour du salarié formel laisserait en dehors de nombreux agriculteurs, artisans, commerçants, transporteurs ou microentrepreneurs.
La protection sociale, l’accès aux compétences et les mécanismes d’accompagnement doivent donc pouvoir atteindre ces catégories.
L’enjeu concerne également les femmes et les jeunes. Si les nouveaux secteurs verts reproduisent les anciennes barrières d’accès au financement, à la formation ou à certaines professions, l’économie peut changer de technologie sans réduire ses inégalités.
Une transition juste suppose alors de construire des passerelles vers les nouvelles possibilités, plutôt que de simplement indemniser les pertes.
Construire de nouvelles activités plutôt que seulement fermer les anciennes
Une transition ne peut être durable si elle se résume à faire disparaître les activités jugées incompatibles avec les objectifs environnementaux.
Elle doit aussi permettre d’en créer de nouvelles.
Énergies renouvelables, efficacité énergétique, bâtiments, transports, agriculture résiliente, recyclage, restauration des écosystèmes ou services climatiques peuvent ouvrir des débouchés économiques importants.
Mais une question stratégique se pose pour les pays en développement : où sera créée la valeur ?
S’ils exportent principalement les matières premières nécessaires aux technologies vertes tout en important les équipements à forte valeur ajoutée, les bénéfices économiques de la transition resteront partiellement captés ailleurs.
L’enjeu est donc aussi industriel : développer davantage de transformation locale, de maintenance, d’ingénierie, de fabrication et de services spécialisés.
Les petites et moyennes entreprises jouent ici un rôle déterminant, mais leur adaptation dépend de leur accès au financement, aux technologies et aux compétences.
L’OIT souligne d’ailleurs que la transition juste doit s’appuyer sur des entreprises durables, des politiques industrielles cohérentes et des chaînes de valeur capables de générer du travail décent.
Pour les économies en développement, la question n’est donc pas seulement de devenir plus vertes. Elle est aussi de savoir quelle place elles occuperont dans l’économie qui émergera de cette transformation.
Financer et partager équitablement la transformation
Toutes ces mutations ont un coût.
Former les travailleurs, moderniser les infrastructures, soutenir les entreprises, renforcer la protection sociale ou aider un territoire à diversifier son économie nécessite des ressources considérables.
Si la transition repose essentiellement sur les ménages modestes, les petites entreprises ou des États déjà confrontés à une dette élevée, elle risque de devenir économiquement et politiquement fragile.
Le financement climatique doit donc être regardé non seulement à travers les sommes mobilisées, mais aussi à travers ce qu’elles permettent réellement de construire : infrastructures, compétences, protection, adaptation et nouvelles capacités productives.
La participation compte tout autant.
La CCNUCC insiste désormais sur des démarches qui associent les communautés affectées, les travailleurs et les autres acteurs concernés à la conception des trajectoires nationales. Une transition décidée sans eux risque de sous-estimer les effets réels sur les emplois, les territoires et les moyens d’existence.
Cette préoccupation progresse dans les engagements climatiques. Une analyse de l’OIT publiée en 2026 montre que 79 % des nouvelles contributions déterminées au niveau national étudiées mentionnent désormais la transition juste, contre 50 % auparavant. L’enjeu se déplace donc progressivement des déclarations vers l’exécution : compétences, emploi, protection sociale et participation doivent maintenant devenir des mécanismes concrets.
Faire de la justice une mesure de la transition
Pour l’AMD, une transition ne peut être considérée comme juste uniquement parce qu’elle réduit les émissions ou qu’elle comporte un volet social. Elle doit pouvoir répondre simultanément à plusieurs exigences : améliorer la soutenabilité environnementale, créer des possibilités économiques, protéger les personnes les plus exposées et leur permettre de participer aux décisions qui les concernent.
Pour les pays en développement, cette articulation est décisive. Action climatique, adaptation, accès à l’énergie, industrialisation et réduction de la pauvreté doivent pouvoir avancer ensemble. La justice réside alors moins dans la compensation des perdants que dans la manière dont sont répartis les coûts du changement, les nouvelles possibilités économiques et le pouvoir de décider de la transformation.
Morgan CHOKI