Égalité des sexes (ODD 5) : où en sont les pays africains ?
L’Afrique présente aujourd’hui deux réalités qui semblent se contredire : certains pays figurent parmi les plus avancés au monde en matière de représentation politique des femmes, tandis que des millions d’Africaines restent confrontées à des restrictions économiques, sociales ou personnelles. À quatre ans de l’échéance des ODD, l’enjeu n’est donc plus seulement de savoir si les droits progressent, mais s’ils peuvent réellement être exercés.
Des droits davantage reconnus, mais encore inégalement garantis
L’Objectif de développement durable 5 vise l’égalité entre les sexes et l’autonomisation de toutes les femmes et les filles. En Afrique, cette ambition ne repose pas uniquement sur l’Agenda 2030. Le continent dispose également de son propre instrument juridique : le Protocole de Maputo, adopté en 2003, qui couvre notamment la non-discrimination, la participation politique, les droits économiques, la santé reproductive, la protection contre les violences et l’élimination des pratiques préjudiciables.
Cette architecture juridique s’est progressivement étendue. En mars 2026, 46 des 55 États membres de l’Union africaine avaient ratifié le Protocole de Maputo. Neuf États ne l’avaient toutefois pas encore fait et plusieurs pays ayant ratifié le texte maintenaient des réserves sur certaines de ses dispositions.
Ce bilan révèle une première caractéristique de la situation africaine : l’égalité entre les sexes n’est plus dépourvue de cadres juridiques. Le véritable enjeu se déplace vers leur application.
L’Union africaine elle-même reconnaît cette difficulté. Sa stratégie sur l’égalité entre les sexes et l’autonomisation des femmes souligne que le continent a adopté des lois, des politiques et des institutions importantes, mais qu’un déficit majeur d’exécution demeure et que les institutions chargées de porter ces politiques restent souvent parmi les plus faibles de l’appareil public.
Cette distance entre la norme et la réalité devient ainsi l’une des principales lignes de fracture de l’ODD 5. Un droit inscrit dans une loi peut perdre une grande partie de sa portée lorsqu’il n’est pas accompagné de services accessibles, de budgets suffisants, de mécanismes de recours ou d’institutions capables de le faire respecter.
La représentation politique montre que des ruptures sont possibles
C’est dans la participation politique que certains pays africains affichent les résultats les plus visibles.
Au 1er août 2026, le Rwanda restait le premier pays au monde pour la proportion de femmes siégeant dans la chambre basse ou unique du Parlement : 51 des 80 membres de la Chambre des députés sont des femmes, soit 63,8 %.
L’Afrique du Sud présente également une représentation élevée. En août 2026, les femmes occupaient environ 45 % des sièges de l’Assemblée nationale.
Ces exemples ont une portée qui dépasse le classement des pays. Ils montrent que la sous-représentation politique n’est pas une situation immuable. Les systèmes électoraux, les quotas, les règles internes aux partis et la volonté institutionnelle peuvent modifier rapidement la composition des lieux de décision.
Les données mondiales confirment l’efficacité de certains de ces mécanismes. En 2026, les pays utilisant des quotas avaient élu en moyenne 15 points de pourcentage de femmes de plus dans les parlements nationaux que ceux qui n’en utilisaient pas.
Mais la présence numérique ne suffit pas à épuiser la question de l’égalité. Elle doit également se traduire par une possibilité réelle d’influencer les politiques, de participer aux arbitrages budgétaires et d’occuper des responsabilités dans l’ensemble des institutions publiques.
La représentation constitue donc un indicateur important, mais elle ne peut être considérée comme la mesure unique du progrès.
L’activité économique des femmes ne garantit pas encore l’égalité des possibilités
Le marché du travail africain présente un autre paradoxe.
En Afrique subsaharienne, les femmes sont nombreuses à exercer une activité économique. Une analyse publiée par la Banque mondiale en 2026 estime qu’environ 65 % des femmes en âge de travailler participent à la vie économique dans la région. Le problème ne se situe donc pas seulement dans leur présence sur le marché du travail, mais dans la nature des activités qu’elles exercent.
Beaucoup restent concentrées dans des emplois peu productifs, des activités informelles ou des entreprises disposant de moyens limités pour croître. Les écarts de rémunération, la segmentation professionnelle, les responsabilités familiales et l’accès inégal au financement ou aux actifs continuent de limiter leur progression économique.
Une évolution mérite néanmoins d’être relevée. En 2025, l’Afrique subsaharienne affichait 44,6 % de femmes parmi les personnes occupant des postes de direction, soit la proportion régionale la plus élevée au monde selon le suivi des ODD. La progression enregistrée depuis 2015 — 7,7 points — est également la plus importante parmi les régions étudiées.
Ce résultat ne signifie pas que l’égalité économique est acquise. Il montre plutôt que les trajectoires africaines ne sont pas uniformes : certaines dimensions progressent rapidement tandis que d’autres demeurent structurellement défavorables aux femmes.
Les réformes juridiques témoignent du même mouvement. Entre 2023 et 2025, l’Afrique subsaharienne a adopté 33 réformes améliorant les possibilités économiques des femmes, soit le nombre le plus élevé enregistré parmi les régions analysées par la Banque mondiale. Certaines ont concerné l’accès à des professions auparavant restreintes, la sécurité, l’entrepreneuriat ou les droits liés au travail.
Mais une réforme n’atteint sa pleine valeur que lorsqu’une femme peut effectivement créer son entreprise, obtenir un financement, hériter d’un bien, travailler dans le secteur de son choix ou concilier activité professionnelle et responsabilités familiales.
La frontière décisive se situe donc désormais entre l’égalité proclamée et l’égalité praticable.
L’autonomie personnelle révèle des écarts beaucoup plus profonds
Les progrès apparaissent nettement plus lents lorsqu’il s’agit du pouvoir des femmes sur leur propre vie.
Selon les données utilisées pour le suivi mondial des ODD, seulement 36,8 % des femmes mariées ou en union en Afrique subsaharienne disposent d’une pleine autonomie décisionnelle en matière de santé sexuelle et reproductive, contre 56,3 % parmi l’ensemble des pays disposant de données. Il s’agit du niveau régional le plus faible observé.
Cette statistique dépasse le seul domaine sanitaire. Elle renseigne sur la faculté de prendre des décisions concernant les soins, la contraception et les relations sexuelles — autrement dit, sur l’exercice concret de l’autonomie individuelle.
Les mariages précoces constituent une autre manifestation de cette inégalité. En Afrique subsaharienne, 31 % des jeunes femmes ont été mariées ou mises en union avant l’âge de 18 ans, soit l’un des taux régionaux les plus élevés au monde.
Les mutilations génitales féminines restent également une réalité majeure. Les données présentées dans le suivi de l’ODD 5 en 2025 estimaient à plus de 144 millions le nombre de filles et de femmes vivant en Afrique ayant subi une mutilation génitale féminine. Plusieurs pays, dont le Burkina Faso, le Kenya ou la Sierra Leone, ont toutefois enregistré des diminutions significatives, montrant que les pratiques peuvent reculer lorsque législation, services publics et évolution des normes sociales avancent simultanément.
Ces situations rappellent que l’égalité ne se joue pas uniquement dans les parlements ou les entreprises. Elle se mesure aussi dans les décisions les plus personnelles : rester à l’école, choisir de se marier, accéder aux soins, disposer de son revenu ou pouvoir refuser une violence.
C’est précisément dans cet espace entre droits publics et pouvoir individuel que persistent certaines des inégalités les plus difficiles à éliminer.
L’Afrique ne progresse pas à une seule vitesse
Parler de « l’Afrique » comme d’une seule réalité peut cependant être trompeur.
Les 55 États du continent se situent à des niveaux très différents selon les indicateurs. Certains sont devenus des références mondiales en matière de représentation politique. D’autres ont accompli des progrès rapides dans les réformes économiques ou la lutte contre certaines pratiques préjudiciables. Dans le même temps, des écarts considérables persistent entre régions, entre pays et à l’intérieur même des États.
Cette diversité oblige à dépasser les classements simplistes entre « bons » et « mauvais » élèves. Un pays peut être avancé en matière de participation parlementaire tout en enregistrant des écarts économiques importants. Un autre peut disposer d’une législation ambitieuse mais rencontrer des difficultés dans son application.
Le véritable état de l’ODD 5 se lit donc dans la combinaison des indicateurs : droits reconnus, représentation, accès aux ressources, sécurité, autonomie personnelle et possibilité d’obtenir réparation lorsque ces droits sont violés.
À cet égard, le Protocole de Maputo reste un instrument déterminant. Mais son potentiel dépend désormais moins de l’adoption de nouveaux engagements que de la ratification universelle, du retrait des réserves existantes, de son intégration dans les législations nationales et de l’effectivité des droits qu’il consacre.
Le prochain saut en matière d’égalité sera donc probablement moins spectaculaire que l’adoption d’un grand texte. Il se jouera dans les budgets, les tribunaux, les administrations, les écoles, les entreprises, les services de santé et les familles.
Faire de l’égalité un pouvoir réel d’agir
Pour l’AMD, l’égalité entre les femmes et les hommes ne peut être appréciée uniquement à partir du nombre de lois adoptées ou de femmes présentes dans les institutions. Elle devient effective lorsqu’une fille peut poursuivre sa scolarité, lorsqu’une femme peut choisir son activité, accéder à des ressources, participer aux décisions, être protégée contre les violences et exercer ses droits sans que son sexe réduise l’éventail de possibilités qui lui est ouvert.
Les progrès enregistrés dans plusieurs pays africains montrent que les rapports établis ne sont pas irréversibles. Mais ils montrent aussi que l’étape décisive se situe désormais dans l’effectivité : rapprocher les engagements des expériences vécues. Pour l’AMD, c’est à cette capacité à convertir les droits en liberté d’action, les réformes en possibilités et la représentation en influence réelle que devra désormais se mesurer l’avancement de l’ODD 5 en Afrique.
Morgan CHOKI